LA SCIENCE NE S'EST JAMAIS TROMPÉE      




Une théorie scientifique ne se démolit pas sur la seule foi d'un désaccord ponctuel avec l'expérience car sa validité repose sur d'autes critères, essentiellement d'ordre positif. Moyennant quoi, la science peut s'enorgueillir de ne jamais s'être trompée.


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


En épistémologie, la fameuse théorie de Popper énonce - en disant les choses de façon très et trop schématique - qu'un des critères permettant de reconnaître si une certaine discipline est une science ou ne l'est pas est la possibilité de réfuter ses prédictions théoriques par l'expérience. Ainsi la psychanalyse, qui ne peut jamais être prise en défaut car elle est compatible avec toute observation et s'avère de ce fait irréfutable, ne peut pas être considérée comme une science.

Cette théorie de Popper, qui identifie une ligne de démarcation commode entre sciences et non-sciences, est certainement fort pertinente. Malheureusement elle est parfois appliquée en astronomie de façon extrêmement réductrice et ramenée à l'affirmation binaire suivante : si une (seule) expérience contredit la théorie, alors la théorie est fausse et au contraire, tant qu'aucune expérience ne la contredit, elle peut être tenue pour bonne. Or cette façon de voir les choses est une caricature grossière de la vérité.

La science ne progresse et n'affirme sa puissance qu'en appliquant de grands principes comme harmonie, simplicité, universalité et symbolisation du langage. Par conséquent la confirmation ou au contraire la réfutation d'une théorie par une expérience n'est pas, à elle seule, une preuve suffisante permettant de valider ou au contraire d'invalider cette théorie. Dans le cas de la validation il faut au-delà de la simple expérience que la théorie postulante soit suffisamment bien structurée et satisfasse à ces fameux critères de principe. Dans le cas de l'infirmation le problème sera plus une question de confrontation avec une théorie concurrente (si celle-ci en mérite le nom) qu'un rejet sans appel.

Supposons qu'une loi physique énonce que « tous les moutons sont blancs » et supposons qu'une expérience relève l'existence d'un mouton noir. La thèse de l'induction de Popper appliquée à la lettre nous inciterait à déclarer fausse la loi du mouton blanc. Or la science n'a jamais procédé (et surtout jamais progressé) de cette façon simpliste.

Face au mouton noir, il faut trouver une théorie plus complète qui inclue le phénomène du mouton noir mais qui ne rejette pas l'autre loi, réputée bien établie, du mouton blanc. Une théorie nouvelle serait par exemple qu'il existe deux races de moutons, les blancs et les noirs, de sorte que la théorie déjà admise des moutons blancs apparaîtrait comme la partie d'une réalité plus complexe. Mais il serait inutile de nier la loi des moutons blancs comme il serait malvenu de la conserver au prix d'ajustements artificiels n'ayant pour but que d'expliquer l'observation discordante.

Ce que je veux souligner ici c'est qu'une théorie établie ne peut pas être démolie sur la simple foi d'une observation contradictoire. Autrement dit, des critiques purement négatives ne s'appuyant que sur quelques arguments expérimentaux sont stériles.

Considérons le cas des modèles d'univers. Il est de bon ton pour une presse avide de nouvelles à sensation et pour certains scientifiques cultivant l'originalité de s'attaquer à la théorie du big bang en montant en épingle des désaccords apparents entre le modèle théorique et les observations. Or il est inacceptable de prétendre fausse la doctrine de la relativité générale d'Einstein ou même de la remettre sérieusement en question tant qu'on en reste au niveau d'une argumentation de type « mouton noir », c'est-à-dire tant qu'on feint de croire qu'une simple observation contredisant la théorie légitime le rejet automatique de cette dernière.

Notons que dans le débat auquel je fais allusion, à savoir le débat cosmologique autour du big-bang, je renvoie un peu dos-à-dos les partisans inconditionnels du big bang comme ses détracteurs systématiques en me permettant de formuler des critiques à l'encontre des deux parties, critiques d'ailleurs différentes selon le camp visé.

D'une part si le modèle de l'explosion primordiale est bien la seule théorie digne de ce nom, assise sur l'incontestable puissance des formules d'Einstein, cela ne signifie pas que ce modèle s'adapte parfaitement au monde réel et cela ne lui confère pas un pouvoir absolu. Autrement dit, croire que le modèle est absolument vrai c'est s'enfermer dans une attitude qui bloque toute perspective de développement car le modèle est un chemin, au mieux une étape, mais ni un but ultime déjà atteint ni une oeuvre définitivement accomplie.

D'autre part ceux qui contestent le big-bang, bien qu'ils aient raison de dénoncer le caractère de suprématie qu'a acquis injustement le modèle, auraient tort d'invoquer une loi de falsification (de Popper) conçue de façon outrancièrement étroite. Si leurs critiques peuvent s'avérer utiles pour tempérer les tentations hégémoniques du modèle du big bang elles ne sont porteuses d'aucun pouvoir de découverte tout simplement parce que leurs auteurs n'ont rien de sérieux à proposer en échange de la théorie de la gravitation d'Einstein. Par exemple la conception d'univers quasi-stationnaire de Fred Hoyle ou l'hypothèse de la lumière fatiguée (pour ceux qui voient ce à quoi je fais allusion) ne sont que des parodies de théorie et ne peuvent pas prétendre évincer la relativité générale.

Bref, pour reprendre la distinction entre « puissance » et « pouvoir » que nous enseignent les féministes, disons que le partisan inconditionnel du big bang détourne la puissance de sa science pour tenter de l'imposer comme un pouvoir devenu arbitraire tandis que son détracteur systématique ne fait pas preuve de beaucoup de clairvoyance de jugement en mettant en doute cette même puissance car lui n'en est investi d'aucune. Tout débat qui ignore la puissance ou ne connaît que le pouvoir ne peut que demeurer stérile.

Ce qui me frappe beaucoup dans le développement de la science au cours des siècles passés c'est qu'elle ne se soit jamais trompée. Évidemment il y a eu des tâtonnements, des erreurs limitées dans l'espace et dans le temps, des estimations numériques inexactes faute de connaissances suffisantes (distance du Soleil, des étoiles...), mais le corpus général de la science s'est maintenu intact. Il est absolument remarquable que jamais une théorie scientifique éprouvée ne se soit effondrée ou qu'une théorie établie n'ait été reconnue erronée par la suite.

On peut dire que la science s'est toujours montrée « juste ». Parmi les disciplines qui aspirent à la vérité, il n'en existe aucune qui puisse se vanter d'une pareille prouesse.

Que telle doctrine scientifique se soit révélée partiellement inadaptée ou incomplète, oui - comme est toujours inachevée et imparfaite toute théorie - mais qu'elle se soit montrée fausse, jamais.

La théorie classique de la gravitation à la Newton n'est pas fausse et ne le sera jamais. Elle n'a pas été remplacée à strictement parler mais s'est trouvée incluse dans une théorie plus puissante, celle d'Einstein. Cela illustre un principe plus significatif que le principe du mouton noir, à savoir le principe de correspondance, qui affirme qu'une nouvelle théorie se doit de se raccorder aux précédentes ou, plus précisément, de les englober dans ses résultats.

Les équations d'Einstein se ramènent bien aux équations antérieures classiques de la mécanique céleste lorsqu'on se contente d'un certain degré d'approximation et lorsque la vitesse reste petite devant celle de la lumière. Les équations classiques de Newton sont donc compatibles avec celles d'Einstein et non pas contradictoires. Les moutons blancs classiques sont compatibles avec une loi plus générale les incluant de plein droit dans certaines circonstances.

La science ancienne que je qualifie ici de classique n'apparaît donc pas fausse puisqu'elle se révèle au contraire comme point de raccordement obligatoire et qu'elle se trouve prise en compte comme cas particulier d'une théorie plus large.

De même la théorie de la relativité générale ainsi que celle de la mécanique quantique sont à jamais vraies dans leur domaine de validité propre. La prochaine théorie scientifique qui les supplantera devra donc les engendrer à nouveau dans un autre contexte et non les démolir à coup d'arguments de falsification de type « mouton noir ».

En conclusion la valeur de la science se jauge surtout sur des résultats positifs. Poursuivant son chemin grâce à des principes affirmés et à des idées-maîtresses, elle se développe en produisant des théories de plus en plus fécondes capables d'inclure les précédentes (c'est-à-dire capables, en quelque sorte, de les réengendrer). Dans cette perspective le contre-exemple - le mouton noir - peut utilement servir à contester le trop grand pouvoir que l'on aurait tendance à accorder à une théorie reconnue mais ne peut en revanche ni nier la prodigieuse puissance de cette dernière ni surtout fournir une solution au problème qu'elle-même pose.

À suivre


Version revue, corrigée et enrichie
du livre de Christian Magnan
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 18 mai 2005


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