L'HUMANITÉ : JUSQUES À QUAND ?




Il est vraisemblable que la durée de vie de l'humanité se compte en dizaines de millénaires

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


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Quelle est la durée de vie de l'espèce humaine ?

Il semble difficile de présager la disparition de l'espèce humaine tant son apparition et son évolution sont liées à des événement fortuits qui se sont produits jadis ou se produiront au cours des siècles à venir. La science serait présomptueuse de prétendre découvrir des lois suffisamment contraignantes, permettant des prévisions, dans une histoire qui résulte en fait de multiples conjonctions aléatoires entre événements ponctuels n'ayant au départ aucun rapport entre eux.

Cependant, après tout, pourrait-on soutenir que le comportement des milliards d'individus constituant les populations de l'humanité est relativement prévisible en invoquant les lois statistiques dites « lois des grands nombres » ?

Non. Car les prévisions portant sur un très grand nombre d'individus ne sont déterministes qu'en apparence du fait qu'elles ne s'appliquent que dans des conditions d'équilibre.

À l'origine de ces lois intéressant les grands nombres se situe un paradoxe : c'est l'omniprésence de l'aléatoire au niveau « microscopique » qui permet des prévisions relativement sûres au niveau macroscopique. Lorsque nous considérons un ensemble d'éléments individuels, de « particules » pourrait-on dire, c'est la conjugaison des rencontres inopinées entre ces particules qui permet par un effet de moyenne de tirer des conclusions au niveau global.

L'indéterminisme microscopique constitue la base du déterminisme macroscopique. Or l'humanité n'est-elle pas la somme de milliards d'individus ? Ne peut-on pas lui étendre les résultats de l'analyse statistique ?

Mais le déterminisme macroscopique n'est qu'illusion car il ne concerne que des situations bien particulières : les situations d'équilibre. Les lois des grands nombres résultent du fait que de multiples causes différentes agissent au hasard dans des directions contraires jusqu'à se neutraliser mutuellement. Dès lors, la prévision de la science s'applique à un état où se seront annulées, en moyenne, les fluctuations de déséquilibre : état moyen, il est unique en son genre et essentiellement stable.

En revanche qu'agissent un petit nombre de causes, chacune relativement puissante, et la prévision s'avèrera impossible.

Par conséquent, quand les choses stagnent parce que de multiples facteurs additionnent leurs effets contraires, la science est capable de calculer la situation d'équilibre qui sera atteinte en moyenne mais quand des causes plus puissantes, en nombre plus restreint, font évoluer brusquement cette situation, la science est incapable de prédire dans quel sens les choses évolueront.

Ainsi les grands tournants de l'histoire de l'humanité et les événements significatifs et déterminants pour l'avenir sont imprévisibles (les prédictions de type astrologique s'appuyant sur la crédulité des gens tentent vainement de combler notre envie de connaître l'avenir). Qui pourrait annoncer l'avènement de la paix universelle ? ou celui de la prochaine guerre mondiale ? Qui peut calculer la date des révolutions ? Qui anticipait la chute du mur de Berlin ?

Pareillement rien ne nous permet d'annoncer l'époque qui verra l'humanité disparaître, soit qu'elle se transforme en une autre espèce, soit qu'elle soit anéantie, seule ou avec d'autres, sans descendance possible.

Mais alors, aucune loi scientifique ne garantissant l'immortalité de notre espèce, la condition précaire de l'espèce humaine est semblable à celle de la biosphère dans son ensemble. L'accidentel menace autant l'une que l'autre.

En astrophysique on raisonne fort souvent en ordre de grandeur (faute de mieux !), afin de caractériser par des nombres approximatifs une réalité trop complexe pour être appréciée différemment. Autrement dit, on doit se contenter la plupart du temps de l'estimation de l'échelle de grandeur des grandeurs physiques étudiées.

J'aurais tendance à estimer la durée de vie de l'humanité de la façon suivante (mais, je suis d'accord avec les contradicteurs potentiels, le raisonnement n'est pas « robuste »).

Premièrement, rien ne nous laisse penser que notre espèce ait atteint un quelconque état d'équilibre, autrement dit une sorte de plateau dans l'évolution. Nous savons que des accidents génétiques se produisent sans cesse au hasard et nous constatons que toutes les espèces se modifient, y compris l'espèce humaine. En particulier si parmi les diverses modalités de l'évolution la sélection naturelle a joué, elle jouera encore.

Deuxièmement, dans cette situation où les choses continuent à bouger, admettons que l'échelle de temps qui détermine l'évolution soit la même, en ordre de grandeur très approximatif, que celle qui a régi son apparition. Ce raisonnement assimile en somme (toujours en ordre de grandeur) la durée de vie de l'humanité à la période de temps qui l'a vue se former.

Cette pseudo-logique (que pour ma part je défends) assigne alors à notre civilisation une espérance de vie se comptant en dizaines de milliers d'années. En effet l'homo sapiens remonterait à cent ou deux cent mille ans, mais notre civilisation moderne est beaucoup plus récente.

Nous nous remémorons deux ou trois millénaires : il ne nous en resterait plus que quelques dizaines à vivre. C'est un temps terriblement court à l'échelle astronomique, biologique ou géologique.

Pour résumer le raisonnement en termes plus simples : rien ne nous laisse penser que nous nous trouvions au tout début de l'histoire de l'Homme, c'est-à-dire que l'évolution, depuis les origines, ait été particulièrement fulgurante. Cela nous amène à « admettre » que nous en sommes à un âge moyen de l'humanité (on pourrait qualifier ce raisonnement de « copernicien » pour exprimer que selon lui nous ne situerions pas à un stade spécial de l'évolution).

Un autre calcul, dû à Brandon Carter a des ambitions plus grandes au niveau du formalisme mathématique : Carter effectue un « vrai » calcul de probabilité, ce qui ne signifie pas forcément que son raisonnement soit plus convaincant qu'un rapide calcul d'ordre de grandeur car on peut penser que tout dépend non pas du calcul lui-même mais des nombres qu'on introduit dans les expressions littérales. Cette autre estimation va fournir le même ordre de grandeur pour la durée de vie de l'humanité.

La première idée de ce calcul est de remarquer qu'aucune loi physique n'impose un quelconque rapport entre la durée de vie de la Terre (disons  t* ), à savoir une dizaine de milliards d'années (c'est-à-dire le temps au bout duquel le Soleil commencera à enfler au point d'avaler la Terre dans sa fournaise), et le temps d'apparition de l'intelligence humaine (disons  tH ). Par conséquent, ce délai d'apparition de l'homme est (statistiquement parlant, si on suppose l'expérience renouvelée sur d'autres planète auprès d'autres étoiles) soit beaucoup plus court tH  t* ), soit beaucoup plus long tH  t* ), que dix milliards d'années.

Comme nous constatons par ailleurs, expérimentalement en quelque sorte (l'histoire l'ayant montré), que le délai d'apparition de la vie n'est pas des ordres de grandeur inférieur au milliard d'années, nous devons conclure que le temps moyen d'apparition d'une forme d'intelligence sur une planète de type terrestre est des ordres de grandeur supérieur à la durée de vie de la planète (c'est-à-dire  tH  t* ).

Or, le fait frappant est que inexplicablement le temps d'apparition observé de l'expèce humaine est du même ordre de grandeur que la durée de vie de la Terre tH  t* ), laquelle se chiffre en milliards d'années. Comment expliquer l'inexplicable ?

La réponse consiste à dire que nous avons eu une chance extrême (qui, corrélativement, n'a pas pu se reproduire ailleurs) d'apparaître sur Terre en un temps relativement très « court ».

La conséquence (qui peut être exprimée en termes mathématiques) est la suivante : nous sommes tout près (toujours statistiquement parlant...) du terme, c'est-à-dire tout près de la durée limite totale de la vie sur Terre (disons  t0 ). Le calcul prouve, ce que l'on peut comprendre, que si nous sommes arrivés extrêmement tôt par rapport à la durée moyenne universelle d'apparition de l'homme la probabilité d'être arrivés à la dernière minute est plus forte que d'être arrivés très en deçà de cette durée totale moyenne. Autrement dit nous serions aux derniers stades de la vie sur Terre tH  t0 ).

En tenant compte (c'est l'un des paramètres du calcul) du nombre d'étapes décisives (disons  n ) que l'évolution a dû franchir pour parvenir à son terme, Carter montre que le temps qu'il resterait à vivre à l'humanité est égal à l'âge de la Terre, disons 4 milliards d'années, divisé par ce nombre d'étapes décisives, estimé lui à cent mille (cette estimation est celle de Barrow et Tipler dans leur livre peu recommendable sur le principe anthropique : la valeur qu'ils choisissent est le nombre de gènes dans le génome humain). (Pour ceux qui aiment les formules,  (t0 - tH) t0 / n .)

Nous en arrivons à une durée de vie de 40 000 ans, durée conforme à notre estimation antérieure.

Mais après tout, qu'il ne reste à l'humanité que quelques dizaines de millénaires à vivre ou moins (ou plus ?) n'altère pas la conclusion qui m'importe : la science ne sait pas répondre, du tout, aux questions cruciales que nous nous posons sur l'à-venir, immédiat ou lointain de notre espèce. Comment évoluera l'humanité ? Que deviendra-t-elle ? Quand disparaîtra-t-elle ? Comment « cela » se passera-t-il ?

Corollaire : les astrophysiciens et autres cosmologistes qui voudraient nous faire croire qu'ils maîtriseraient le sujet de la vie-mort, c'est-à-dire qu'ils seraient capables de montrer comment cette vie-mort est programmée grâce aux lois de la physique dès l'origine du monde dans son apparition, son déroulement et son issue ; ceux qui voudraient nous faire croire qu'ils intégreraient de façon cohérente l'histoire de l'homme dans l'histoire de l'Univers, qu'ils lui rendraient un caractère de « nécessité » rationnelle, bref qu'ils lui donneraient, enfin, un sens, ceux-là n'ont pas les pouvoirs dont ils se vantent.

Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée : je ne sous-entend pas que la vie-mort contredit les lois de la physique. Elle ne tire pas son caractère « irrationnel » de son fonctionnement, lequel est en tous points conforme à ce que nous avons coutume d'appeler les lois de la nature. Simplement elle ne possède, aux yeux de la science, aucune raison d'être.

L'humanité est apparue pour bientôt disparaître : est-ce vraiment bien raisonnable ?

À suivre



D'après un extrait du livre de Christian Magnan
Et Newton croqua la pomme...
Éditions Belfond/Sciences (1990)
Dernière modification : 12 octobre 2000


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