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Christian Magnan Collège de France, Paris Université de Montpellier II |
Le caractère abstrait des modèles scientifiques a un aspect évident maintes fois relevé par des philosophes ne manquant pas de souligner la différence entre le réel et l'image que la science s'en fait. Je m'attarde cependant sur ces notions pour au moins trois raisons.
D'abord la confusion entre les modèles et la réalité est entretenue communément chez la plupart des scientifiques, comme je l'ai constaté. Habitués à établir le rapport avec le réel, ils en viennent à ne plus voir la distance qui sépare le symbole du concret. Obnubilés par l'objet théorique sur lequel ils travaillent, souvent avec acharnement et obstination, ils ont tendance à le surestimer et à oublier que le monde réel a une existence propre, indépendante de leur théorie physique. L'image caricaturale du savant distrait perdu dans ses pensées dit peut-être, à sa manière, quelque chose de vrai en ce sens. Personnellement, je me suis souvent trouvé face à des chercheurs pour lesquels songer à établir une distinction entre les lois de la physique et ce que l'on appelle à tort les lois de la nature relevait d'une telle aberration qu'ils ne saisissaient même pas le sens de la proposition.
Ensuite, pour réfléchir à la relation entre le réel et l'imagerie scientifique, il est nécessaire de bien séparer les deux termes en présence. À ma droite, le réel. À ma gauche, les formules. Entre les deux, quel rapport ?
Enfin et surtout, le caractère
abstrait
de l'approche scientifique n'a cessé de s'accroître au cours de ce
Au début de l'ère scientifique, disons à
l'époque géométrique, chez les Anciens, la confusion entre objets réels et objets
imaginés était présente, sinon totale. Et si la perfection de la géométrie ne se
retrouvait pas toujours sur Terre, elle habitait certainement, aux yeux des savants,
l'étendue des cieux. Aux
Cette ambition s'accordait au pouvoir que la science donnait aux hommes d'agir sur la matière. Je dirais volontiers que la science tentait de profiter de sa force, jusqu'à en abuser, en modelant une image du monde imprégnée de technicité.
Or, il est remarquable que, par la suite, la science ait évolué dans le sens d'une abstraction croissante en ne cessant pas de remettre en cause une perception trop immédiate et mécanique du monde. Autrement dit, loin de se concrétiser, la théorie s'est de plus en plus théorisée. En ce sens, il est évident que la divergence entre le réel et la représentation qu'en donne la science s'est accentuée.
Certes, on pourra m'objecter immédiatement que la distance entre le monde réel et sa représentation scientifique s'est également réduite dans la mesure où l'accord entre théorie et expérience s'est affiné. À cela, qui est parfaitement vrai, on peut répondre que ce meilleur accord n'implique pas forcément une similitude plus grande. La connaissance du monde n'a sans doute pas pour but de reproduire la réalité (pourquoi vouloir reproduire ce qui existe déjà ?) mais d'établir le rapport le plus satisfaisant possible pour l'esprit et le corps entre l'Homme et l'Univers. De ce point de vue, la différence entre la nature et le modèle peut rester « essentielle » et le rapport s'établir dans une quasi-perfection. La similarité n'est une condition ni nécessaire ni suffisante d'un meilleur rapport.
Et puisque mon parti pris est de penser la différence entre le monde et sa représentation scientifique en terme de différence sexuelle, je ne peux m'empêcher de souligner que le rapport entre une femme et un homme est sans doute d'autant plus fécond, profond et véridique qu'il sait reconnaître et exploiter la différence plutôt que la nier ou la gommer. Au contraire l'identité supprime la possibilité de tout rapport.
La théorie de la relativité générale et celle de la mécanique quantique illustrent parfaitement cette « spiritualisation » toujours plus poussée de la science.
La théorie de la relativité générale est a priori la plus voisine de la géométrie classique. Comme cette dernière, en effet, elle se propose de mesurer l'espace en y ajoutant l'effet du déplacement des objets en fonction du temps. Proche au départ de problèmes concrets (questions de vitesse, de repérage, de temps, de chute de corps ; simples mesures de longueurs et de durées), on aurait pu s'attendre à ce que la théorie restât elle-même proche du concret. Rien de tel cependant. La théorie a atteint un haut degré de formalisme sans lequel, à vrai dire, elle n'aurait jamais vu le jour et qu'Einstein, pour développer ses idées, a dû se mettre à assimiler. Il s'agit en relativité de manipuler des vecteurs à quatre dimensions dans un espace qui n'est plus qu'un espace formel, lui aussi à quatre dimensions. C'est l'espace-temps dans lequel les « points » représentent des événements et où on calcule des sortes de « distances » par des formules qui n'ont rien à voir avec celles de la géométrie euclidienne. Les opérations sur les vecteurs sont abstraites à l'extrême, issues de mathématiques poussées, et utilisent le calcul « tensoriel » qui agit, comme son nom l'indique, sur des tenseurs. Or ces derniers, véritables piliers de la théorie, ne sont que des machines algébriques sans consistance réelle. Ni la théorie, ni l'espace-temps, ni les outils utilisés pour traiter les équations qui leur sont attachées ne sont faciles à visualiser concrètement.
La mécanique quantique a gravi encore plusieurs échelons dans l'abstraction. Tandis que les équations de la relativité restent, malgré la difficulté, accessibles au bon sens (question d'habitude) et traduisibles dans la pratique, celles de la mécanique quantique posent un véritable défi à l'entendement et semblent au départ sans aucun rapport avec la réalité. Certes, cette partie de la physique, comme toutes les autres, s'est constituée de façon à expliquer des faits expérimentaux, et les idées qu'elle émettait ne pouvaient trouver leur justification que dans la confrontation avec les résultats de l'expérience. Mais la forme même de la théorie n'emprunte rien au réel.
Ainsi, le point de départ de la théorie quantique n'est plus une particule localisable sur une trajectoire mais une entité mathématique appelée « fonction d'onde », qui emplit tout le temps et l'espace, en ce sens que sa valeur (constituée d'ailleurs de deux nombres, ce qui en fait un nombre dit complexe) est définie à un instant donné en tout point et, en un point donné, à tout instant. Mais il est impossible en fait d'imaginer une telle « chose », diffuse, présente partout à la fois, car il ne s'agit pas d'un objet concret.
Le terme d'onde, qui a donné à la mécanique son autre nom de « mécanique ondulatoire », peut prêter à confusion. L'onde en question n'est pas une vibration se propageant dans l'espace mais seulement une quantité mathématique dont les propriétés de périodicité dans le temps et l'espace rappellent celles d'une onde matérielle, par exemple celles de vaguelettes provoquées par l'impact d'une pierre jetée dans un étang. Contrairement au cas concret où la matière qui bouge est identifiable, l'onde de la mécanique quantique n'est absolument pas perceptible. Impossible dans son cas de prétendre que quelque chose se déplace ou ferait déplacer une particule de matière présente dans l'espace. Tandis que pour la vaguelette on peut mesurer une hauteur d'eau en fonction du point et de l'instant considéré et tracer les courbes représentant les variations de cette quantité, la valeur de la fonction d'onde de la mécanique quantique, elle, ne « mesure » rien du tout.
Ce caractère abstrait, pour ne pas dire abscons, de la mécanique quantique, me paraît capital car, soulignant la coupure qui les sépare, il montre l'illégitimité qu'il y aurait à confondre le monde du réel et celui de sa description scientifique. Mais la protestation contre les fausses interprétations est à double sens.
D'une part le concret ne se réduit pas à l'abstrait. C'est la thèse que je défends dans toute ma réflexion sur les rapports entre nature et science en désapprouvant les scientifiques qui par impérialisme voudraient injustement assimiler la réalité au modèle.
Mais d'autre part l'abstrait n'est pas non plus concret. Là je veux mettre en garde le lecteur non averti contre les faux scientifiques qui, sous couvert de termes ésotériques glanés dans la vraie science et de résultats extrapolés au-delà de leur strict contexte expérimental, peuplent le monde d'entités purement imaginaires auxquelles ils sont disposés à prêter un caractère de réalité.
Dans ce bestiaire les ondes occupent une place
éminente. Par leur caractère mystérieux, fantomatique et immatériel, par leur
pouvoir d'effectuer des transmissions à distance, ces objets exercent une
fascination irrépressible sur des esprits ignorants de la science. Se fondant
donc sur la mécanique ondulatoire et sa fameuse fonction d'onde, des charlatans
parlent d'ondes à tout bout de « champ », par exemple de l'onde
(comme psy!). Ils laissent entendre que cette
onde serait « physique » et qu'il y aurait bien propagation à travers
l'espace d'une quantité repérable et, un jour, sans doute mesurable. Il ne faut
pas se laisser impressionner par le vocabulaire volontairement hermétique de
ces spécialistes du mensonge qui introduisent par ce biais des
« psy-machins » à tort et à travers dans leur discours prétentieux.
À ceux qui minimiseraient les ravages que produisent de telles déviations, je laisse méditer le texte suivant, typique de l'exaltation qui saisit certains à propos d'ondes (inutile d'en citer l'auteur) :
À l'époque d'internet, une recherche de sites sur la base de mots-clés tels que « onde, magnétique, quantique, champ, spirituel, dieu... » est édifiante.« [L]élément spirituel de l'homme est fait d'ondes que nous avons appelées spirituelles élémentaires ou psi [...]. Elles se comportent comme les ondes de lumière que nous connaissons sur la Terre [...]. L'âme intellective est faite d'une autre énergie spirituelle [...]. Elle provient du champ spirituel que nous appelons théonique, parce qu'il est Dieu. Elle est formée des mêmes ondes, mais à des taux de vibrations moins élevés. »
Apprenons aux adultes et aux enfants à lire correctement la science, sinon c'est la porte ouverte au délire.
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D'après un extrait du livre de Christian Magnan Et Newton croqua la pomme... Éditions Belfond/Sciences (1990) | Dernière modification : 17 mars 2004 |
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