QUI TRADUIT, TRAHIT




Voici un texte d'une grande richesse sur le danger que présente la traduction d'oeuvres littéraires. Il illustre à merveille mon thème de la « pomme » : si entre le monde réel (celui de la pomme d'Ève) et le monde théorique (celui de la pomme de Newton) la science opère une traduction, alors elle établit entre les deux mondes un rapport mais en aucun cas une équivalence absolue ou une identification

Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


AVANT-PROPOS D'ANDRÉ GIDE À LA COLLECTION DES

OEUVRES COMPLÈTES DE SHAKESPEARE

TRADUITES PAR FRANÇOIS-VICTOR HUGO ET

ÉDITÉES DANS LA BIBLIOTHÈQUE DE LA PLÉIADE

  Extraits

 

[...] s'il n'est pas d'auteur qui mérite plus d'être traduit que Shakespeare, il n'en est pas sans doute qui reste plus difficile à traduire, ni qu'une traduction risque de plus défigurer.

Shakespeare se soucie fort peu de cette logique, sans le soutien de laquelle trébuchent nos esprits latins. Les images, chez lui, se chevauchent et se culbutent ; devant leur surabondance, le malheureux traducteur reste pantois. Il voudrait ne rien sacrifier de tant de richesse, et se trouve entraîné à développer en une phrase la métaphore qui, dans le texte anglais, tient en un mot. Tout ce qui se lovait d'élan poétique dans ce resserrement extrême n'est plus dès lors qu'un ressort détendu. La traduction devient explicative. La logique y est satisfaite ; mais le charme n'opère plus. Un appesantissement de tardigrade couvre en claudicant l'espace que le vers shakespearien a franchi d'un bond.

Ce n'est qu'au contact d'une langue étrangère que l'on se rend compte des déficiences de la sienne propre, et le Français qui ne sait que le français ne s'aperçoit pas de ces manques. Lorsque Théophile Gautier affirmait (je ne sais si je cite exactement ses paroles) : « En art, l'inexprimable n'existe pas », il voulait dire, sans doute, qu'il n'est rien qu'un artiste accompli ne soit à même d'exprimer ; mais je préfère entendre  : ce que nous pouvons exprimer n'est pas.

Aux prises avec d'insolites propositions, le traducteur s'impatiente. Je le compare à l'écuyer qui prétend faire exécuter à son cheval des mouvements qui ne sont pas naturels à celui-ci. La langue française se montre particulièrement rétive. Elle n'a plus cette plaisante plasticité qui permettait à un Ronsard, à un Montaigne, leurs merveilleuses inventions verbales. De plus, les substantifs et les épithètes sans flexions n'indiquent leur fonction que par leur position dans la phrase ; on ne les peut que fort malaisément déplacer. Notre syntaxe n'échappe pas volontiers à des règles, parfois logiques, souvent arbitraires ; il n'est que de s'y soumettre, et, pour le traducteur, de biaiser. Il ne parvient à rester fidèle, à la fois au génie de sa langue propre et à celui de Shakespeare, que par de contiuelles petites ruses et menues tricheries. Disons encore :

Il advient presque toujours qu'un vocable, lors même qu'il désigne un objet précis et trouve un équivalent précis dans une autre langue, s'entoure d'un halo d'évocations et de réminiscences, sortes d'harmoniques qui ne sauraient être les mêmes que dans l'autre langue et que le traducteur ne peut espérer conserver. (Qui peut croire que le « soleil » et la « lune » changent impunément de sexe en quittant le français pour l'allemand ?) Je donnerai cet exemple, entre mille : le mot mallard, qui, en anglais, désigne le mâle du canard sauvage, n'a pas d'équivalent en français * . Le mot canard reste asexué ; et lorsque, en quelques vers admirables, la fuite du vaisseau d'Antoine, au moment le plus chaud de la bataille d'Actium, est comparée à celle du mallard, le traducteur, impuissant, se désespère. Expliquons-nous : le mot français « canard » n'est entouré, lui, d'aucun halo poétique ; il désigne un oiseau de basse-cour, évoque la mare de ferme où il prend ses ébats ; il évoque, au surplus (à moins d'être qualifié de « sauvage »), non point un vol, mais une démarche disgracieuse et des cancans inharmonieux ; c'est le duck anglais. Le mot mallard évoque d'abord le canard sauvage ; c'est un oiseau migrateur de grand vol et, dans le texte de Shakespeare, il déploie des « ailes marines ». Et je peux bien, dans une ornithologie anglaise, trouver mention d'une espèce de canards marins qui hante les côtes du nord de l'Islande, il est peu vraisemblable que ce soit spécialement à ces canards-là qu'ait songé Shakespeare en peignant l'Antoniade emporté dans la fuite des galères égyptiennes. N'importe : le lecteur anglais, ou l'auditeur, n'est nullement surpris ni gêné par ces « ailes marines » du mallard, tandis que celles du canard feront sourire le lecteur français, le laisseront supposer un contresens, tout au moins une inadvertance... à éviter. Il y a plus : le mallard est connu des Anglais par sa fidélité amoureuse. J'ai pu le constater moi-même, chassant sur les bords du Logone, que cette réputation n'est nullement usurpée (encore que Brehm n'y fasse aucune allusion) : le canard mâle suit sa compagne blessée et se laisse tuer sur place plutôt que de se séparer d'elle. Admettons que la majorité des Anglais sache cela, que la majorité des Français ignore. De toute manière, il appert que c'est surtout à cela qu'a pensé Shakespeare, à cette notion de fidélité, latente dans le mot : et c'est surtout ce qu'il importe que le traducteur préserve et mette en valeur, dût-il abandonner le canard, remplaçant celui-ci par quelque oiseau qui puisse déployer des « ailes marines » sans s'exposer aux sourires impertinents du lecteur.

Je n'ai présenté cet exemple et ne me suis attardé à le commenter que comme le représentant du genre de difficultés les plus fréquentes : celles où les mots français ont le plus grand mal à couvrir l'abondant foisonnement des suggestions, mais où du moins les propositions du texte anglais restent claires. Or ces difficultés ne sont rien (ou « qu'une mouche auprès d'un aigle », comme dit Shakespeare) en regard de celles où la signification même du texte reste douteuse. De nombreux passages de Shakespeare restent à peu près incompréhensibles ou présentent parfois deux, trois ou quatre possibilités d'interprétation, parfois nettement contradictoires, au sujet desquelles les commentateurs ergotent. Parfois même, plusieurs leçons se sont maintenues, entre lesquelles les éditeurs hésitent, et l'on est en droit de douter si peut-être la plus communément acceptée n'est pas fautive. Alors le problème se pose, pour le traducteur : doit-il choisir, entre ces sens divers, opter en faveur de celui qui lui paraît le plus raisonnable ? ou la plus poétique ? ou le plus évocateur ? ou chercher à maintenir, dans sa traduction, un ambiguïté, ou même : une incompréhensibilité dont le lecteur le fera sûrement responsable ?

--  Votre texte, ici, n'est pas bien clair.
--  Croyez-vous donc que le texte de Shakespeare le soit davantage ?

Parfois le mot lui-même est de signification indubitable, mais on ne sait à qui ou à quoi il se rapporte. Le traducteur français se trouve, de par les exigences de notre grammaire, dans l'impossibilité de laisser subsister l'hésitation poétique et cette incertitude psychologique où parfois se révèle admirablement un certain trouble de l'esprit. De ce cas très particulier, je trouve dans le Roi Lear un probant exemple. Ce drame admirable nous montre la folie assiégeant de toutes parts le roi chancelant et traqué. Bien plus : une même scène réunit Lear à demi dément, Gloucester aveugle et souhaitant la folie comme un refuge, conduit lui-même par un vieillard « à la fois mendiant et fou », et que va relayer Edgar, fils de Gloucester, qui, lui, simule la folie. Dans cette scène et dans d'autres, le mot fool revient sans cesse (alternant avec le mot mad) et, du reste, sonne à travers le drame entier comme un glas. « C'est le malheur de ces temps, que les fous guident les aveugles. » Et  : « Dès que nous naissons, nous pleurons d'être venus sur ce grand théâtre de fous. » Une vent de démence souffle sur la lande, comme pour emporter les derniers restes de la raison... Or voici la difficulté exemplaire : le roi Lear, à la fin du drame, s'écrie : My poor fool is hanged, et voici les commentateurs aux abois. De quel fou s'agit-il ? De son bouffon, compagnon du début du drame et qui disparaît mystérieusement à partir du troisième acte ? ou de sa fille Cordélie dont il tient le cadavre dans ses bras ? le mot fool convenant également à l'une et à l'autre permet de supposer l'un ou l'autre et protège une indécision qu'il n'est pas possible de maintenir en français. Le traducteur, lui, doit opter. Les uns proposeront : « Mon pauvre fou s'est pendu », ramenant la pensée chancelante de Lear vers un passé dont le spectateur se souvient à peine : et si le traducteur opte pour Cordélie, le mot de « folle » convient-il bien à celle que précisément la folie n'a pas atteinte, et ne sied-il pas de remplacer ici le mot « folle » par quelque terme of pity and endearment (comme disent les commentateurs), acception à laquelle se prête fort bien le mot fool anglais, et fort médiocrement le mot français fou ou folle. De toute manière et quel que soit le parti qu'il prenne, le traducteur perdra le bénéfice du doute, le bénéfice psychologique de l'indécision.

Parfois l'ambiguïté ne porte pas sur la personne désignée ; tel mot reste interprétable de plusieurs façons, de sorte que le doute est permis sur la signification que prétend lui donner Shakespeare. Il ne semble point qu'il ait souci de préciser sa pensée ; ce doute même et la sorte de flottement qui en résulte élargit le champ poétique où notre imagination est lancée.

Voici, par exemple, quelques mots, en eux-mêmes bien transparents, mais qui prêtent à de multiples interprétations. Je les trouve au dernier acte d'Antoine et Cléopâtre et, pour l'édification du lecteur, transcrirai les gloses des commentateurs : César, dans Alexandrie, vient d'apprendre la mort d'Antoine ; survient un messager : « Qui es-tu ? » lui demande César (ou plus exactement « D'où es-tu »). L'autre répond : A poor Egyptian yet. Et, là-dessus, chacun d'ergoter. Qu'est-ce que signifient ces quatre mots, d'apparence si limpide ? Car le sens du yet anglais reste fort ambigu et l'on peut très diversement le traduire (pourtant; encore; jusqu'à présent; désormais; de nouveau; en plus, etc.). « Pris dans le contexte, explique R. H. Case, la réplique semble vouloir dire : « Je viens du pays qui reste l'Égypte, aussi longtemps que tu n'as pas décidé de son sort. » Voici l'explication de Johnson : « Je suis encore un serviteur de la reine d'Égypte, mais appelé à devenir bientôt sujet romain. » Deighton suggère : « Bien que conquis par toi, César, et si misérable que je puisse être, tu ne pourras pas faire que je ne sois pas un Égyptien  » et le yet, dès lors, prend une intonation de défi. Pour augmenter la difficulté, certaines leçons lient ces mots à la phrase suivante, ne mettent à leur suite qu'une virgule et non un point suivi de majuscule. On lit alors :

A poor Egyptian yet, the queen my mistress...

et le sens devient tout différent, car les premiers mots ne se rapportent plus, dès lors, au messager, mais à Cléopâtre ; et la phrase entière, ainsi reconstituée, peut être traduite ainsi : « Ma maîtresse, la reine, qui n'est plus désormais qu'une pauvre Égyptienne... » Telle est l'interprétation de Schmidt. Le yet anglais maintient l'indécision, permet le doute ; le traducteur est contraint de choisir et de préciser.

[...]

Jusqu'au jour où Victor Hugo put dire (1865) dans la préface à la traduction de son fils : « La danger de traduire Shakespeare à disparu », il semble que les hardiesses du texte shakespearien aient effrayé les traducteurs. On ne nous a d'abord offert, de ses drames, que des versions édulcorées. François-Victor Hugo, le premier, se montre extraordinairement soucieux de fidélité ; et si parfois son désir de ne rien perdre du foisonnement des images l'entraîne à de fâcheux allongements de phrase, si, pour sauver l'exactitude, il sacrifie parfois mouvement, rythme et poésie, du moins sa traduction permet-elle de pénétrer au plus épais du taillis : elle développe le détail des phrases et nous permet une compréhension minutieuse du texte anglais. [...]

Chaque traducteur, suivant son goût et son tempérament personnel, sera sensible à telle qualité de Shakespeare plutôt qu'à telle autre et s'attachera spécialement à la rendre. Il faut compter avec cet indice de réfraction légèrement déformant. C'est aussi pourquoi, tout en adoptant la version de F.-V. Hugo pour l'ensemble, la Pléiade a jugé bon de présenter les textes de quelques récentes versions différentes. Si Shakespeare est quelque peu trahi, inévitablement, par chacune d'elles, du moins ne le sera-t-il pas toujours de la même façon. Chacune de ces versions aura ses vertus particulières  c'est de leur faisceau seulement que pourra se recomposer le prisme du génie diapré de Shakespeare.

ANDRÉ GIDE

 


*Pas du moins dans le langage courant. Littré toutefois donne le mot malart qui désigne, nous apprend-il, le mâle des canes sauvages et aussi, dans certains départements, le canard domestique mâle. Mot d'origine inconnue, ajoute-t-il.
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