LE MONDE EXISTE ET EST UNIQUE :
LA SCIENCE NE PEUT PAS COMPRENDRE CELA



Les deux notions d'existence et d'unicité sont totalement étrangères à la science. En effet la science ne raisonne que sur des classes d'objets, jamais sur un élément particulier, et ne sait pas donner réalité à ses formules abstraites. Mais l'Homme semble difficilement accepter que l'Univers échappe à sa maîtrise.


Christian Magnan
Collège de France, Paris
Université de Montpellier II


À l'existence et l'unicité du monde répond la liberté de l'Homme

Sans posséder la moindre propriété qui le mettrait à part dans une classe spéciale, notre Univers est reconnaissable. C'est l'Homme qui lui donne son nom : notre Univers ; pas la science.

À ce niveau élémentaire, mais néanmoins significatif, les différences entre Univers et univers traduisent la complexité du monde réellement existant et résultent de la stricte impossibilité d'en représenter les moindres détails. Le monde échappe par là à la science de façon peut-être superficielle mais tout de même incontestable. Bon gré mal gré, le scientifique qui aurait eu l'ambition de tout prévoir devra se plier à cette situation : il ne pourra jamais prétendre que ses théories sont capables d'englober par avance toutes les particularités de l'Univers réel.

Telle pierre est-elle unique ? Oui. L'Univers, lui, est par définition ce qui n'existe qu'en un seul exemplaire ! C'est « l'unique » par excellence. Autrement dit, si la duplication d'une pierre est une hypothèse raisonnable, cette duplication est impossible à envisager dans le cas de l'Univers : impossible surtout à vérifier !

Nous atteignons là un degré de vérité plus essentiel. Entre modèle et réalité se manifeste une différence de nature, et non plus seulement une différence d'aspect. Ce caractère d'unicité absolue de l'Univers réel, et non plus, comme pour une pierre, d'unicité relative découlant de la non-reproductibilité effective, devient totalement étranger à la science : essayons de comprendre pourquoi.

La science est sans cesse confrontée à des situations particulières, à des expériences concrètes menées dans des conditions parfaitement identifiables. Telle expérience est réalisée à telle heure, avec tels appareils construits de telle façon, avec du matériel acheté à tels fournisseurs... Mais la science ne reprend jamais à son compte ces particularités en tant que telles : on peut dire qu'elles lui « échappent » en ce sens qu'elle se propose au contraire de dégager un modèle général censé en faire abstraction. Elle ne peut d'ailleurs progresser qu'à cette condition expresse. Lorsque la science énonce les lois de dilatation des gaz, elle ne le fait pas pour ce gaz particulier avec lequel est « réalisée » (est rendue réelle) l'expérience : elle le fait pour tous les gaz possibles (appartenant à une certaine classe, selon le phénomène étudié).

Si la science ignore les particularités, à plus forte raison ne pourra-t-elle pas avaler puis digérer un objet unique ou une structure unique, dans la mesure où unicité implique particularité absolue. La science ne peut traiter que des classes d'objets, des classes d'expériences, en insérant dans un même concept l'éventail de toutes les réalisations effectives appartenant à une même classe. La théorie n'étudie pas « un » Univers particulier : elle considère au contraire des catégories diverses d'univers abstraits et symboliques. Dans l'exemple le plus simple des univers théoriques homogènes et isotropes d'Einstein, on aura affaire à des univers de taille, de densité et de taux d'expansion divers, ces paramètres pouvant prendre n'importe quelles valeurs, à l'intérieur de domaines convenables.

Par conséquent, si la nature de notre Univers réel est d'être singulier tandis que celle des modèles scientifiques est d'être pluriels, force est d'admettre une séparation radicale et irréductible entre le monde de la théorie et le monde de l'existant : en tant que singulier, l'Univers se trouve à jamais « coupé » de ce qu'en imagine notre esprit. Je dirais volontiers que le monde réel est comme « sexué » par rapport à notre vision théorique : il manifeste une différence qui le situe hors de l'emprise, de la contrainte théorique. Son attribut sexuel est son unicité absolue ; ce caractère le sépare de la science.

Poursuivons l'argumentation. La science ne peut fonder ses raisonnements, et ses expériences, que sur les modifications que le système étudié est susceptible de subir. Elle est incapable de dire quoi que ce soit sur un système qui n'évoluerait pas, ne changerait pas, ou ne pourrait, conceptuellement au moins, subir la moindre modification. Pour découvrir des « lois », le physicien a un besoin absolu de comparer des situations voisines, de faire varier les paramètres de l'expérience pour voir - c'est-à-dire mesurer - comment le système réagit à telle ou telle cause d'évolution. C'est ainsi que, en général, une loi physique énoncera le rapport établi entre les causes et les effets, ce qui implique bien des changements. Ou qu'elle décrira l'évolution d'un système en fonction du temps (c'est la « mécanique »). Pour toutes ces lois, les diverses quantités entrant en ligne de compte sont susceptibles de prendre une infinité de valeurs, ce qui implique une grande variété d'applications concrètes possibles. La loi de la gravitation (considérée sous sa forme « classique », antérieure à la relativité) s'applique à tous les phénomènes gravitationnels du monde, mais elle n'a été découverte que dans la mesure où elle s'applique justement à une multitude de situations diverses. Ce n'est que parce que Newton a fait le lien entre l'attraction de la Terre sur une pomme et l'attraction de la Terre sur la Lune qu'il a pu trouver une loi unique pour décrire des situations différentes. À l'intérieur d'une même catégorie d'expériences, il faut pouvoir changer les paramètres pour vérifier que la loi supposée s'adapte bien à toutes les circonstances. Sinon, il n'y a pas de physique possible.

Autrement dit, même si cela peut sembler paradoxal, c'est bien la multitude des situations concrètes qui rend possible l'unicité de la loi physique.

En revanche, une situation unique peut à l'évidence s'interpréter d'une infinité de façons. Elle ne peut donc pas prétendre conduire à l'énoncé d'une loi. Car, dans ce cas précis, rien ne permet la vérification des théories dans un cadre différent et, surtout, rien ne permet d'éliminer des hypothèses qui se révèleraient autrement absurdes. Vous avez certainement eu l'occasion de voir ces tests dans lesquels on demande de compléter une suite donnée de nombres (par exemple : 1/4/9/16, suite des carrés des nombres entiers successifs, à laquelle il conviendrait d'ajouter 25). Or, on comprendra qu'il n'y a aucun moyen de « compléter » une suite qui se réduirait à un seul nombre, disons 1, car aucune « loi » de fabrication ne peut se dégager de ce seul nombre 1.

L'Univers nous est précisément donné en un seul exemplaire, comme un « 1 » tout seul, en une seule version, de façon si radicale, d'ailleurs, que les mots mêmes d'« exemplaire » ou de « version » sont impropres. Il nous est donc impossible d'examiner d'autres univers pour essayer d'en déduire des règles de construction ! Il n'y a pas d'expérience possible sur l'Univers tel qu'il existe, sur l'Univers réel (j'insiste ici sur les majuscules). Et puisque la science est incapable d'énoncer des lois à partir d'un fait isolé, en tant qu'unité par essence l'Univers affirmera une autonomie entière par rapport à cette science. L'Univers, en un sens très profond, ne se modifie pas, ne change pas : il change d'aspect, mais il ne change pas absolument parlant. C'est toujours le même Univers qui existe pour nous.

En résumé, la science est incapable d'énoncer des lois relatives à l'existence et à l'unicité, car elle n'a aucun moyen de les expérimenter. L'Univers est : la science n'est pas en mesure de comprendre cela.

Assez récemment, certains scientifiques ont feint de pouvoir théoriser, voire calculer la venue du monde à l'existence. À mon sens leur entreprise est absurde, non seulement pour les raisons que nous venons d'invoquer mais surtout parce que dans ce domaine toute hypothèse peut être avancée sans possibilité de vérification expérimentale, laquelle présupposerait un ensemble de situations diverses. Ces scientifiques ont imaginé des univers de taille et de forme différentes, changeant en outre par-ci par-là (dans les formules, pas dans la réalité !) les valeurs de quelques paramètres atomiques, l'idée étant d'essayer de calculer lesquels, parmi ces univers, se révèleraient habitables, c'est-à-dire propices à l'apparition d'une biosphère. Le « principe » de création ainsi introduit est dénommé « anthropique » (du grec anthropos, homme). Selon lui, on pourrait déduire de l'existence de l'Homme les valeurs que devraient avoir, comme nécessairement, certaines quantités caractérisant l'Univers que cet Homme habite. Outre les réserves déjà formulées, on pourrait également rétorquer à ces scientifiques qu'ils n'abordent qu'un aspect très superficiel de la question, à savoir la valeur des paramètres définissant les « conditions de départ » alors que l'existence du monde implique (entre autres !) la définition même de ces paramètres. Autrement dit, l'une des questions qui se pose est : pourquoi cette physique-là et pas telle autre ? Pourquoi les atomes ? Pourquoi les interactions entre particules, pourquoi le temps, pourquoi l'espace ? Pourquoi la vie faite de cette façon ?

Discuter l'aspect proprement scientifique du principe anthropique nous mènerait trop loin. Mais on peut tout de même s'interroger sur le sens de la démarche qui le sous-tend.

À vrai dire, je trouve le principe anthropique malsain en soi. Car il s'agit en fait de vouloir justifier l'existence de l'Univers, de montrer que cette existence satisfait à certains critères ; donc qu'elle est soumise à l'autorisation, au bon vouloir de la théorie. En effet, s'il est incontestable (!) que les conditions dans lesquelles a été créé notre Univers ont permis l'émergence de la vie, on peut se demander pourquoi l'Homme cherche à son tour à permettre au monde de se créer d'une façon bien particulière, en le soumettant à une loi.

N'est-il pas vain de chercher à contraindre la nature à se plier aux exigences de la théorie ? N'est-il pas illusoire de penser créer à l'aide de la théorie pure, à l'aide de la seule théorie, un monde dont les structures propres, notamment l'existence et l'unicité, ne relèvent fondamentalement pas de la science ? Les partisans d'un principe anthropique de création imaginent une infinité d'univers possibles. Mais comment penser qu'un principe donnera forme d'être à ce qui n'était qu'une potentialité ? La science peut-elle se permettre de faire de la métaphysique ?

Pour moi, en sciences physiques, l'Homme n'est pas plus nécessaire à la nature que la nature ne l'est à l'Homme : pas plus que l'Homme ne peut se déduire du réel de façon nécessaire, le réel ne se laissera contenir dans quelque structure théorique que ce soit, dont il serait le produit, le résultat.

L'Univers n'a pas l'intention de l'Homme ; l'Homme n'a pas la conception de l'Univers.

Libres sommes-nous de vouloir communiquer de l'un à l'autre, de l'Homme à la nature, mais pas de vouloir asservir la nature à l'Homme, le réel à la pensée du réel. Le monde se joue de la permission des déductions anthropiques : il est libre.




Extrait du livre de Christian Magnan,
La nature sans foi ni loi,
Éditions Belfond/Sciences (1988)
Dernière modification : 3 mai 2005


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